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11|06|2007

Le retour de Jeanne D.

pzAxe - Fotolia.com
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La nuit, tous les chats sont gris, et aux urgences, les pigmentations de la peau peuvent se transformer en source de malentendus.

Bientôt minuit, trois heures de présence, déjà, et pas un chapeau de vendu… Pour un samedi soir, je me serais attendu à autre chose qu’à faire du lard devant la télévision. Avec Kader, le camarade ambulancier, nous sommes un peu perplexes. D’habitude, les nuits de ouiquende sont plutôt chargées ; on a toujours un accident à se mettre sous la main, un ou deux pochtrons qui traînent, sans compter les nerveux qui se tapent sur la tête à la sortie du bal…

En plus des épidémies habituelles, bien sûr.

Mais aujourd’hui, bernique… Afin de tromper mon ennui, je refais un tour de salles pour vérifier les stocks. C’est la fête ; les étagères sont plus garnies que le rayon jouet d’un hypermarché, à la mi-décembre. Désœuvré, je retourne vers le Smur. Les infos se terminent. Kader me fait le compte-rendu en baillant. Apparemment, ce n’est pas Noël pour tout le monde.

– Il vient d’y avoir une nouvelle catastrophe…
- Ah bon, ta belle-mère est venue s’installer chez toi ?
- C’que t’es con… une catastrophe en Inde, abruti… un train tombé à la rivière… 300 morts et deux fois plus de blessés. Je voudrais pas être de garde dans le coin !

Barbecue sur la nationale. Histoire de conserver les paupières opérationnelles, nous décidons de nous faire un shoot de caféine. Mais le vent tourne brusquement ; au moment où je sors les tasses, le téléphone du Smur se met à sonner. Drriiiing…

– Allo, bonsoir, le centre 15… Nous avons besoin de votre intervention sur la RN… Il y a une voiture en flammes encastrée sous un camion citerne. Il y aurait un brûlé…
Après avoir déclenché les bips d’intervention, je rejoins mon co-équipier.

– C’est quoi le téléphone ?
– Une barbecue-party sur la nationale ; voiture enflammée contre camion-citerne… Un brûlé…
– Eh ben, le pauvre gars !

Tu l’as dit, Jérémie ; mieux vaut passer sous la douche que sous un poids lourd… Le temps de philosopher deux minutes, l’équipe du SMUR débarque à la queue leu leu. La plus fraîche, d’abord : Isabelle (l’infirmière anesthésiste). Celle qui est préposée aux tuyaux et autres techniques de stimulation. Le plus fatigué, ensuite : Michel (l’ambulancier d’astreinte). Il se pointe avec les stigmates de l’oreiller sur la joue, les yeux encore collés.

Pour finir, le plus amoureux ; Stéphane (l’interne de garde). Il arrive au pas de course, en réajustant son pantalon. Un exemplaire de Gros seins magazine dépasse de sa poche de blouse. L’air hagard, il cherche des repères dans un monde qui lui échappe.

– On va où ?… Il est quelle heure ?...

Lance-flamme et beurre salé. Il est minuit, docteur Schweitzer. Bref, il est temps de partir en voyage. Auparavant, l’équipe se réapprovisionne en vitesse. Sur les brûlures, ma grand-mère mettait volontiers du beurre salé. Les dégâts qu’elle soignait ainsi étaient rarement causés par des lance-flammes et cette thérapeutique familiale fonctionnait à merveille. Mais ce soir, Michel a un doute ; il délaisse le rayon crémerie et préfère taper dans la pharmacie du service. Vu le contexte pyrotechnique, il embarque en effet une caisse de pansements, spécial méchoui : du « Brul-Stop ».

C’est un genre de serpillière humide, très efficace contre les coups de grisou. Les imprudents, ou les malchanceux, dont le cuir est carbonisé, sont plutôt satisfaits lorsqu’on les enveloppe dedans. J’en ai connu un qui s’était brûlé les moustaches en flirtant avec un réchaud à alcool ; il pleurait tellement sa mère qu’il est venu nous voir en conduisant la tête à l’extérieur de la voiture. Histoire de se rafraîchir les bajoues…

Mais reprenons notre saga. L’équipe d’urgence est donc partie au feu d’artifice. Elle sera sur place d’ici cinq minutes. Nous profitons de ce délai pour préparer la salle de déchoquage ; contrairement aux autres apéritifs, le cocktail Molotov est très déshydratant. Un brûlé transpire plus qu’un supporter de l’OM à l’heure du pastis…

Dans cette perspective, je sors du Château Glucose 2005, un excellent cru. En attendant la séance de dégustation, je tends l’oreille vers la radio. Des fois qu’ils essaieraient de nous parler… Niet, pas de message médicalisé.

J’imaginais qu’ils allaient réclamer la présence du réanimateur à leur retour. Dans les coups de Trafalgar, on demande volontiers au Bon Dieu de venir à la rescousse. Mais aujourd’hui ce n’est pas le cas. Le pauvre homme est peut-être déjà parti chez Saint-Pierre ? Légèrement surpris, j’essaye de les appeler.

– 512 de 510, avez-vous des précisions sur la gravité des blessures ?

Manifestement, ils n’en ont pas. Je crie trois fois dans le désert avant d’avoir quelque chose ressemblant à une réponse. J’entends Michel rigoler au micro.

– 510 de 512… Avons pris en charge un homme d’environ 40 ans, brûlé, éjecté de son véhicule. Nous le conditionnons et le ramenons sur le CH…

Les voix et la compassion. En bruit de fond, je devine les autres collègues, morts de rire… Quelque chose m’échappe ; les gens font un remake de Jeanne d’Arc et l’équipe du Smur se fend la pêche. Je vous le dis, il n’y a plus de compassion. Mais c’est peut-être nerveux, après tout…

Le spectacle doit être horrible à voir et ils sont tous en train de craquer. Lorsque ma femme travaillait en réanimation, il lui est arrivé de prendre un fou rire en habillant ce qu’il restait d’une fille de vingt ans, partie vers un monde meilleur. Ce qui ne l’a pas empêché de pleurer la moitié de la nuit suivante.

Mais revenons à ces moutons caractériels qui gambadent n’importe où : donc, Kader et moi tournons en rond en imaginant le pire. Vu le contexte, tout est possible… Enfin, nous apercevons les gyrophares ; les pompiers se garent… Nous sommes aussi tendus qu’un préservatif sur une bitte d’amarrage. Michel descend de la camionnette, hilare. Je lui saute dessus.

- Il est dans quel état ? Il est brûlé à quel degré ?
- Sa peau est complètement noire, c’est du troisième degré. Au moins…

Brûlures et bonne humeur. J’ai du mal à capter ; les pompiers amènent notre client dans la joie et la bonne humeur. Sa tête ressemble à une boule noirâtre. Il faudra que l’on me donne des explications… Mais tout à coup, telle Céline Dion au soir de ses noces, la vérité me saute à la figure. J’ai une révélation en entendant causer la doublure de la Pucelle d’Orléans.

– Ah, vlaiment, j’ai eu tlès tlès peu’…

C’est drôle, son accent me fait plus penser au Sénégal qu’à la place du marché de Rouen… La situation est limpide ; il est en effet assez courant pour un Africain d’avoir la peau noire. Et rien ne ressemble plus à une citerne de fuel qu’un camion de Beaujolais. Surtout si le moteur d’une 2 CV fume un peu à côté…

La nuit, tous les chats sont gris… En fait, un Noir victime d’un incendie, c’est comme un Chinois souffrant d’une jaunisse ; au niveau du diagnostic, c’est un vrai piège à cons.

Didier Morisot





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