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16|03|2007

Transmissions ciblées

Jose Manuel Gelpi - Fotolia.com
Jose Manuel Gelpi - Fotolia.com
Un lendemain de gueule de bois, mieut vaut croiser ses infos, tout en évitant de trop les mélanger.

22 juin, 9 h 54. Hier, c’était la Fête de la musique ; aucun être humain ne devrait travailler le lendemain d’un jour pareil. La nuit la plus courte de l’année l’a été encore plus que d’habitude. J’arrive en traînant la savate, en petite forme. Cet état moribond n’altère pas mes réflexes éducatifs et j’éteins les 43 lampes du vestiaire qui éclairent les mouches depuis près de trois heures. Après avoir fait ce geste pour la planète, je rentre aux urgences.

Le concert de la nuit n’est pas complètement terminé, et le tam-tam qui résonne dans ma tête brouille un bon tiers de mon capital intellectuel. Si je ne fais rien, ces 33 % de participation risquent de devenir majoritaires. Je lutte donc contre cet OPA sournoise en buvant un extrait de café.

Tout en remuant le marc au fond de la tasse, j’écoute les consignes. Aujourd’hui, nous faisons dans le viscéral ; Sandrine, ma collègue, s’occupe d’un jeune qui est descendu de moto de manière assez acrobatique. Au lieu de poser les pieds sur le sol, il a fait un vol plané pour finir contre un poteau EDF. La rencontre avec ce symbole du service public n’est pas sans conséquences : la douleur et l’agitation qui en résultent évoquent une rupture d’organe creux (1). L’échographie en cours devant confirmer le diagnostic.

Par ailleurs, un autre jeune homme vient d’arriver ; de retour d’Égypte, il a ramené plusieurs souvenirs dont une tourista pharaonique. Dans son cas, la ventilation étant en panne, Sandrine me conseille de travailler en apnée si je dois m’occuper de lui…

Bug de com'. Avant de jouer au Grand Bleu, je vais prendre des nouvelles du jeune accidenté. Corinne, l’assistante, revient de l’échographie ; il s’agit bien d’une rupture de l’intestin grêle. Notre motard a gagné un passage au bloc opératoire, afin de réparer la canalisation explosée. Pendant que Corinne boucle le dossier médical, elle m’interroge à propos de la famille.

– Au fait, ses parents sont arrivés ?

La question est pertinente. Je file inspecter la salle d’attente qui présente beaucoup de similitudes avec un organe creux ; elle est parfaitement vide. Par contre, il y a encore du gaspillage. J’éteins le néon des sanitaires qui éclaire les mouches ayant migré depuis le vestiaire. La planète me remercie, puis je retourne faire mon rapport aux autorités médicales, assez philosophes.

– Tant pis, j’aurais bien aimé leur parler avant d’aller voir au bloc…

Sur ce, Viviane (l’aide-soignante) se manifeste.
– Des gens viennent d’arriver à l’accueil… C’est la famille du jeune qui a mal au ventre.
– Ah, très bien. Installe-les en salle d’attente et dis-leur que je viens leur parler.

Nous ne le savons pas, mais le drame de la communication s’installe en même temps qu’eux… Ceci dit, je me sens en meilleure forme ; le tam-tam est descendu à 10 % et mes capacités pulmonaires sont au beau fixe. Viviane m’arrête, alors que j’entame quelques exercices d’apnée.

– Au fait, Sandrine s’occupe du jeune qui a la gastro… C’est son cousin ! Si tu veux bien ranger le dossier en salle 1, plutôt, ça l’arrangerait.

Mal de tête et formalités. D’habitude, je ne suis pas un fanatique de la paperasse, mais aujourd’hui, j’avoue que je me fais moins prier… Auparavant, je ferme le robinet (un peu dur) que Corinne n’a pas serré assez fort. La planète me remercie chaleureusement et retourne à son agonie. De mon côté, je sors mes prothèses visuelles et je plonge dans le dossier infirmier…

Pendant quelques minutes, je me consacre à ce qui pollue de plus en plus la profession, à savoir les tâches administratives. Lorsque Viviane rentre dans la pièce, j’entends comme des pleurs au moment où la porte s’ouvre.

– Eh bien, ça va mal en salle d’attente… la famille accepte mal l’opération de leur fils ; Corinne est partie au bloc… si tu veux aller voir la dame, elle n’est pas très bien…

Je n’ai pas fini de me battre avec les papiers, mais je vais quand même assurer le service après-vente. Apparemment, le talk-show organisé par l’assistante a eu un effet dévastateur ; je découvre une femme en larmes, un homme en colère et un jeune garçon qui fait les cent pas. En juillet 1789, l’ambiance devait être aussi électrique… Lorsque j’entre dans le réduit, l’empereur, sa femme et le petit prince me sautent dessus. Le tam-tam est remplacé par un air de violon.

– Qu’est-ce que ça veut dire… on opère notre fils sans rien nous dire ; je veux bien qu’il soit majeur, mais je suis sûr qu’il aurait voulu nous voir avant d’être opéré !

J’adore ce genre de situations ; pour sortir de la mêlée, je prends le ballon et je le renvoie au centre.

– Mais que vous a dit le médecin ?
– Elle nous a dit qu’il était opéré, voilà… Et puis, ça nous a tellement surpris qu’on ne lui a pas trop posé de questions. On ne s’y attendait vraiment pas.
–  Bien sûr, c’est normal ; un accident, c’est toujours imprévisible…
– Ouais, si on veut… Vous appelez ça un accident, vous ? Vraiment, je ne comprends pas. Votre fils a la diarrhée et vous apprenez qu’on lui a coupé un bout d’intestin ; on nous cache quelque chose, c’est pas possible ! »

Subitement, le drame de la communication me pète à la figure ; au lieu de perdre mon temps à noircir la feuille des transmissions ciblées, j’aurais eu meilleur compte de faire une vérification d’identité… Nous avons balancé une info pourrie à des gens qui n’avaient rien à voir avec le Schmilblick.

Comme en quarante. J’hésite un instant. Que dire ? Me défiler ? Un adepte de la fuite en avant trouverait sûrement les mots pour justifier un traitement pareil appliqué à une tourista ; après tout, si on supprime l’organe malade, il n’y a plus de maladie. Durant la révolution, le Docteur Guillotin soignait très bien les méningites et les problèmes ORL de cette manière. Radicale, mais efficace…

Quelque chose me retient toutefois de leur servir un tel argumentaire ; nous sommes à l’hôpital, pas sur TF1, que diable !

« Excusez-moi… Nous allons tout vous expliquer… En fait, ce n’est pas si grave que ça ! »

Apparemment, le chef de famille n’apprécie pas trop la plaisanterie ; il prend mon attitude pour du foutage de gueule et s’énerve vraiment. Ne voulant pas prendre d’initiative malheureuse, je préfère entamer un repli stratégique afin d’en référer à mes supérieurs (et pour qu’eux aussi profitent du croustillant de la situation ; après tout, y’a pas de raison…). N’écoutant que mon courage (qui ne me dit absolument rien), je prends la porte.

Mon grand-père m’a souvent raconté les débuts de la deuxième guerre mondiale avec l’épisode de la débâcle de juin 1940. Ce récit le remplissait d’émotion à chaque fois et j’avais du mal à comprendre pourquoi. Aujourd’hui, bizarrement, j’imagine très bien ce qu’il a pu ressentir. Je suis également en pleine déroute et j’ai quinze secondes de répit avant que le monsieur en colère ne vienne m’en coller une.

Heureusement, la providence (aidée par l’ascenseur) ramène Corinne dans les parages. Je suis lui saute dessus et lui explique la menace d’une Blitzkrieg en provenance de la salle d’attente. Son courage est à la hauteur du mien ; elle évoque le plus vieux métier du monde et gagne du temps en essayant de comprendre ce qui s’est passé. Je lui propose d’étudier la question une fois que l’armistice sera signé. En attendant, il faut s’occuper de l’avancée des Panzers…

En fait, les belligérants sont encore derrière la ligne Maginot. Nous les trouvons à leur place, en pleine ébullition. Madame, choquée par les évènements, fait pâle figure, son fils lui tenant la main, l’air soucieux. Par contre, son mari fait dans la testostérone et nous pourrit la tête d’emblée.

Sa Majesté des mouches. La suite est rapide, mais douloureuse : avec une belle tête de vainqueur, nous rembobinons le magnétoscope et délivrons, enfin, une info de bonne qualité. Le malentendu est bientôt dissipé, mais le public l’est également. Le monsieur en colère nous chante Ramona avec une voix de ténor. La fête de la musique joue les prolongations… Le concert une fois terminé, nous regagnons la salle de soins.

Avec Corinne, nous sommes d’accord sur un point ; si l’on veut éviter une sélection pour un casting au Pôle Emploi, nous avons intérêt à mieux choisir nos futurs interlocuteurs. Au lieu de me focaliser sur le dossier infirmier, j’aurais mieux fait de regarder autour de moi. Un jour, je finirai enseveli sous ces putains de papiers. Il faudra un chien d’avalanche pour me sortir de là !

Ceci dit, on me répondra qu’il faut garder des traces de notre travail, tout ce qui n’est pas écrit est ignoré, il faut justifier ses actes professionnels, etc. Bien sûr, Arthur. Mais, personnellement, je ne trouve pas que cette avalanche de paperasses nous rende plus efficaces… En fait, on peut très bien sodomiser les mouches administratives et, la minute d’après, rater malgré tout un éléphant dans un couloir.

Prépare la moustiquaire, Simone. L’été prochain, on va au Kenya, étudier les grosses bêtes qui ont des grandes oreilles. Il faut que j’apprenne à les reconnaître, des fois qu’elles repasseraient aux urgences.Pour les mouches, pas de problème, y’en a plein sous les néons…

Didier Morisot

1- Un organe est dit « creux » lorsqu’il contient de l’air. Exemples ; le gros intestin, l’estomac, le cerveau d’un énarque…





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