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Les souris du Vaucluse se la coulent douce

cosma - Fotolia.com
Une fois n'est pas coutume, aujourd'hui je vais me la jouer chroniqueur. D'habitude, avec mes petites histoires d'ancien combattant, je fais plutôt dans le radotage, tendance Alzheimer… Ce soir, changement de pathologie ; disons que je souffre à présent du syndrome du trampoline. J'ai en effet une furieuse envie de rebondir sur l'actualité. C'est sûr, je vais me vautrer, mais tant pis…
Cette histoire de « mutinerie » au CH d'Avignon me fait en effet flipper. Je veux parler de ce qui s'est passé à l'hôpital Henri-Duffaut où quatre professionnelles ont été entendues par la police judiciaire, pour harcèlement moral et administration de substances toxiques… L'une d'entre elles étant suspendue, d'ailleurs.
Saine gestion « en cascade ». Personnellement, ces trois infirmières et cette aide soignante me font revivre avec une cruelle nostalgie mes années en blouse blanche : la joie d'appartenir à une équipe soudée, la supervision bienveillante de cadres impartiaux, la compétence et l'humanisme de certains chefs de service… S'il arrivait, parfois, qu'un début de commencement de tension apparaisse entre nous, nous avions la solution : l'harmonie de nos relations était garantie par un système hiérarchique bien rôdé. La gestion de la frustration professionnelle, dite « en cascade », permettait en effet à chacun d'exprimer son ressenti sur l'entourage immédiat.
L'exemple venait d'en haut : le directeur de l'établissement faisait ainsi volontiers des remontrances à son directeur des ressources humaines. Ce dernier soufflait alors dans les bronches des cadres de proximité qui s'empressaient de mettre la pression sur les infirmières des services. Celles-ci, ulcérées, grognaient après les aides-soignantes qui se défoulaient à leur tour sur la peau des brancardiers…
Ce mécanisme subtil dépassait le cadre de l'hôpital ; le brancardier, rentré chez lui, engueulait sa femme car la soupe n'était pas salée. L'épouse en question n'en restait pas là : elle trouvait un exutoire en remontant les bretelles de son fils qui avait foiré son contrôle de maths. Le garçon tirait les nattes de sa sœur… L'engrenage infernal approchait de sa logique ultime. La petite fille avait bien la possibilité de donner un coup de pied au chat, celui-ci se vengeant sur la souris.
Mais il faut le reconnaître ; rien n'était prévu pour cette dernière. Dans ce schéma organisationnel, la souris ne bénéficiait d'aucun soutien psychologique ; elle était la victime expiatoire du management hospitalier.
Il semblerait donc qu'à Avignon, les souris n'aient pas joué leur rôle. Apparemment, la gestion en cascade s'est arrêtée dans le service de chirurgie thoracique. Que s'est-il passé réellement ? Avons-nous affaire à de méchantes cadres martyrisant le personnel ou plutôt à d'horribles infirmières embarquées dans un coup d'État ?
Lorsqu'un couple se déchire, je suis le premier à nager dans la perplexité et je suis incapable de dire qui a tort ou raison. La question me paraît d'une stupidité, d'ailleurs !
Bête ou méchant. Mais revenons à nos moutons : Le coup du Lasilix et des tranquillisants dans le jus d'orange n'est effectivement pas très glorieux. Mais l'intention de départ n'était probablement pas de faire un remake de Lucrèce Borgia ; dans mon ancienne crémerie, le bizutage au diurétique était une tradition. J'ai même eu connaissance d'un interne pris de malaise, suite à un cocktail de ce genre ; il paraît que tout le monde rigolait (plus ou moins, certes…).
Tout ça pour dire que la genèse du mécanisme était peut-être plus bête que méchante. Et puis après, les choses s'emballent. Je dis ça, mais en fait je n'en sais rien ; je vois ça de ma fenêtre, c'est vrai… Toujours est-il qu'un joueur de tennis a subi un traitement identique il y a quelques années ; le père de son adversaire avait mis un anxiolytique dans son café. Il s'est tué sur la route.
Ceci dit, il paraît que la guerre civile durait depuis un bon moment dans le service ; l'administration ne pouvait donc rien faire ? Comment une ambiance de merde, insurrectionnelle, peut-elle perdurer si longtemps (quatre ans !) avant que les autorités ne réagissent ? Faudra qu'on m'explique des choses…
L'utilité du punching-ball. Mais il est vrai que les relations humaines sont parfois d'une subtilité déconcertante ; j'ai connu un service où la surveillante servait de punching-ball collectif. Cela arrangeait tout le monde, le chef de service en premier. Pendant que l'équipe se défoulait dessus, personne ne l'emmerdait. Hyper pratique ! La hiérarchie, tout à fait au courant, la maintenait sous perfusion administrative en lui faisant miroiter une future promotion. D'un autre côté, j'ai aussi croisé des infirmières dont la principale fonction était de servir de bouc émissaire. Très pratique également ; c'est comme un punching-ball, mais en plus subtil. Psychologiquement, le travail de sape est d'une efficacité redoutable.
Il y a aussi le phénomène du paratonnerre : la personne qui se dévoue pour tenir ce rôle doit avoir de bonnes aptitudes à ouvrir sa gueule ou à faire des conneries plus grosses qu'elle. C'est un peu le croisement du bouc émissaire et du punching-ball, résultats garantis ! Passer la journée à côté d'un paratonnerre est extrêmement confortable ; les emmerdes sont pour lui, jamais pour vous.
Enfin bref, je raconte tout ça pour dire que la vie dans un service hospitalier ressemble plus à un sac de nœuds qu'à autre chose. À Avignon, le sac serait juste un peu plus gros qu'ailleurs…
Décidemment, notre profession vue par la lorgnette des faits divers peut paraître surprenante, voire inquiétante : quand les infirmières ne balancent pas du potassium aux agonisants, elles shootent leurs surveillantes au petit déjeuner… Espérons que le procès en correctionnelle, prévu le 30 avril, remette les choses à leur place.
Allez, j'arrête mes commentaires à deux balles. On n'a pas un métier facile, mais qu'est-ce qu'on rigole.
Didier Morisot
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