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Kamil Ćwiklewski - Fotolia.com
15 avril, 14 h 30. La voiture se gare devant l’entrée. Comme annoncé par téléphone, une dame s’extrait du véhicule et aide une jeune fille à effectuer le même exercice. Pour cette dernière, l’extraction est plus délicate ; une gêne certaine la fait marcher à demi courbée… Les explications données à l’accueil confirment le coup de fil.
– C’est une élève de cinquième… Ses parents sont injoignables et depuis ce matin elle a de plus en plus mal au ventre… Je vous la confie, je dois retourner au collège…
Malgré l’affluence, nous l’installons de suite en pédiatrie. Vu les symptômes, nous préférons ne pas la laisser moisir trop longtemps. Elle évite ainsi la salle d’attente (où plusieurs personnes entament un lent processus de momification) et se retrouve allongée sur une table d’examen.
La jeune fille, que je reconnais soudainement, a de beaux cheveux roux. Elle a également les accessoires fournis avec : de jolies taches de rousseur et un caractère affirmé ! Afin de l’apprivoiser, en la rassurant, je lui parle de nos connaissances communes (en fait, elle est dans la même classe que ma fille) et je lui explique de quelle manière elle va être découpée en morceaux…
Mes commentaires sur son avenir proche ne la détendent qu’à moitié. Denis, l’assistant du service, s’occupe des 50 % restants et commence à l’examiner. J’en profite pour aller voir ce qui se passe en salle d’attente et je récupère une momie souffrant d’une entorse à la cheville ; j’installe le pharaon dans la pièce réservée à la traumato. En sortant, je percute Denis qui me tire par la manche.
– Ah, tu tombes bien ; je dois faire un toucher rectal à la gamine. Je préfère que tu restes avec moi…
Gros sabots. On le comprend. Cet examen ne présente aucune ambiguïté sur le plan médical, mais il touche un domaine si particulier de la personne qu’il vaut mieux prendre toutes les précautions ; je mets donc mon costume de témoin de moralité et nous retournons en salle de pédiatrie. J’aurais mieux vu une de mes collègues femme jouer ce rôle à ma place, mais aujourd’hui le sexe (dit) faible n’est pas représenté dans l’équipe des urgences. Nous n’avons aucune connivence féminine à offrir à notre invitée ; seulement notre sympathie brute de décoffrage et nos gros sabots masculins.
Tant pis.
Afin d’alléger l’ambiance un peu tendue, je me place devant elle et lui fais la causette. Pendant que Denis approfondit la question, la jeune patiente roule des yeux de merlan frit. L’heure n’est pas au débat politique ; je trouve plus à propos de commenter la situation en insistant sur le caractère indispensable de cet examen. Je souligne également le côté désagréable de la chose (nous sommes bien d’accord) et je valorise le stoïcisme dont elle fait preuve.
Finalement, nous avons l’heureuse impression de lui avoir évité un stress post-traumatique parfaitement superflu… Tout est OK.
La suite des évènements se déroule dans une sérénité radieuse (à part la prise de sang vécue de façon assez morose) et la jeune fille se retrouve couchée en chirurgie avant d’être opérée de l’appendicite. Bientôt, la journée se termine ; Toutankhamon repart dans sa pyramide avec une attelle plâtrée et, pour ma part, je réintègre mon deux pièces cuisine.
Fin de l’épisode.
23 septembre, 19 h 45. Motivé par un appétit féroce, je franchis allègrement l’entrée de la pizzeria. Ma chère et tendre, qui partage le même objectif, m’accompagne gaiement. Quelques minutes plus tard, nous attaquons les spaghettis bolognaise. Tout baigne.
Je remarque à peine les personnes qui s’installent à côté de nous. Du moins, dans un premier temps. Un je-ne-sais-quoi me fait lever la tête. Je reconnais alors une copine de ma fille, d’autant plus facilement qu’elle a de magnifiques cheveux roux. Puis, le calme se fait, chacun retient son souffle. Le garde-champêtre arrive et bat le tambour…
La jeune fille prend la parole. D’une voix très posée et parfaitement audible, elle claironne à la cantonade :
– Oh, mamie, je le reconnais… C’est lui qui m’a mis un doigt dans le derrière !
La solitude du grand méchant loup. Mon épouse fait tomber sa fourchette. Je manque de m’étrangler. Mon intérêt pour la gastronomie italienne chute brutalement. Je me fais un peu l’effet du grand méchant loup confondu par le petit chaperon rouge ; vingt sourcils froncés se tournent vers moi.
Nif-Nif, Naf-Naf et Nouf-Nouf remontent leurs manches… En fait, je ne suis pas au restaurant ; je suis dans la merde.
Deux secondes plus tard, un flash spécial en direct de mon cortex cérébral relie cette affirmation gênante à mon vécu professionnel ; je revois la scène à l’origine de ce (putain de) malentendu… Je m’empresse de rétablir la réalité historique.
Premièrement : C’est pas moi.
Deuxièmement : C’est pas ce que vous croyez.
Mère-grand m’écoute en se grattant la tête. Parfaitement détendu (tu parles…), j’en remets une couche en souriant et j’interpelle la jeune fille à la mémoire défaillante :
– Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d’alu…
Mais bien sûr.
La mamie hésite un instant avant de m’étrangler. Heureusement, un éclair de lucidité illumine sa petite fille ; celle-ci confirme bientôt ma version des faits.
– Ah oui…peut-être…c’était pas vous. C’est le docteur qui m’a fait l’examen…
Juste un doigt. L’atmosphère, lourdement chargée, s’allège un peu. Mère-grand se fend d’une grimace qui ressemble à un sourire et mon épouse arrête la procédure de divorce… Le dîner reprend son cours ; mes voisines entament leur galette et leur petit pot de beurre tandis que nous finissons nos spaghettis. Naf-Naf continue cependant à nous regarder de travers. Apparemment, il a très bien entendu l’annonce du garde-champêtre, mais un peu moins le dialogue avec Mère-grand. J’arrive quand même à avaler ma pizza sans que les carabiniers ne me tombent dessus. Ceci dit, le charme de la soirée a du plomb dans l’aile. Je décline l’offre de boire un café et je me sauve avec ma femme sous le bras.
En sortant, Nouf-Nouf (qui doit avoir une très bonne audition) m’adresse un sourire XXL. Dehors, il fait doux. Ça ne m’empêche pas de relever mon col de veste. Je mets également mes lunettes de soleil, malgré une luminosité très relative…
Arrivés à la maison, nous prenons la dose de caféine que nous n’avons pas eue à la pizzeria. Simone en profite pour évoquer le bilan financier de notre ménage. Comme la faillite ne semble pas à l’ordre du jour, j’envisage une nouvelle dépense.
-Tu sais, j’ai réfléchi ; je crois que je vais prendre une assurance professionnelle. Ça peut être utile dans mon boulot…
- Ah… qu’est-ce qui te fait croire ça ?
- C’est mon petit doigt qui me l’a dit…
Didier Morisot
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