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Trop polype pour être honnête

Richard Villalon - Fotolia.com
Il y a un temps pour tout ; mes trente glorieuses sont déjà de l’histoire ancienne et après les quarantièmes rugissants, la machine commence à se gripper ; le cholestérol augmente, la testostérone diminue. Bref, c’est le bordel ; encore un peu et j’aurai droit à la carte Vermeil.
Au seuil des cinquantièmes déclinants, hérédité oblige, je dois passer à nouveau au contrôle technique ; à mon âge, les enfants quittent le foyer par la porte mais les polypes ont tendance à rentrer par la fenêtre… Comme tous les cinq ans, je bénéficie donc d’une colonoscopie. Je vous raconte pas comment je suis content.
Soirée électorale. Au préalable, en cette veille d’examen, je prépare le terrain pour le gastro-entérologue ; outre un régime sans résidu (grâce auquel je fais des économies monstrueuses en papier toilette), j’avale une horreur censée purger ma tuyauterie. Il se trouve que nous sommes le 17 juin 2007, jour d’élections législatives. Ma soirée électorale se déroule tout naturellement dans mon cabinet privé. Entre deux bruits de chasse d’eau, j’écoute les résultats d’une oreille distraite. La vague bleue tant annoncée est moins dévastatrice que prévue, la gauche relève un peu la tête. Par contre, au niveau intestinal, c’est la débâcle ; la purge entraîne un tsunami qui me coupe brutalement de mon environnement socioculturel. Sale temps pour les vers solitaires…
Le lendemain, rebelote ; ma vie relationnelle est à nouveau mise entre parenthèses pendant deux à trois heures… Puis, une fois les cataractes terminées, je prépare mes petites naffaires avant de monter dans l’auto ; après réflexion, je m’assois derrière le volant (c’est plus pratique pour conduire) et je me dirige vers la clinique, accompagné de ma chère et tendre.
Jalousie. Il fait un temps splendide, mes contemporains profitent de l’occasion ; le long d’un champ de maïs subventionné par Bruxelles, je rencontre un cycliste sponsorisé par Festina. Dans la perspective de passer l’après-midi sur un lit d’hôpital, je double le sportif avec une pointe de jalousie.
En attendant de monter sur un vélo, je me présente à l’accueil. Je me sens tout léger ; mes intestins sont aussi vides que les caisses de l’État. Devant moi, un vieux monsieur se débat avec les formalités administratives ; titulaire de la carte Vermeil depuis plusieurs décennies, il peine à répondre aux questions de la secrétaire. Interrogé sur sa date de naissance, il s’emmêle les pinceaux et situe l’évènement avant le sacre de Charlemagne. La préposée à l’interrogatoire, prise d’un doute, insiste gentiment. Mais le pauvre homme ne semble pas avoir la lumière à tous les étages et il refait la même réponse. Derrière moi, la file d’attente s’allonge ; si ça continue, on va être obligé de le dater au carbone 14… On n’est pas sortis de l’auberge.
Heureusement, le taxi qui l’accompagne retrouve ses papiers ; il rétablit la vérité historique et redonne à Jeanne Calment la place qui lui revient.
Pédophilie génétique ? Arrive mon tour ; très en forme, je réponds sans faute aux questions relatives à mon identité. Mais j’apprends que ma chambre n’est pas tout à fait prête et je dois attendre dans le hall. J’en profite pour lire un peu ; je tombe sur un magazine qui doit dater du 1er avril. Il parle en effet du point de vue présidentiel concernant la genèse de certaines perversions. J’apprends ainsi que, à l’instar des polypes, la pédophilie est d’origine génétique.
Le soixante-huitard qui sommeille en moi fronce les sourcils, d’autant plus que je ne lis rien sur d’autres troubles du comportement évoqués régulièrement dans la presse people ; il semblerait que les scientifiques ne s’intéressent guère au gène de l’évasion fiscale ou à celui de la prise illégale d’intérêts… La recherche sur ces pathologies est au point mort ; ce sont des maladies orphelines, en quelque sorte.
Feu vert. J’en suis là de mes réflexions lorsque la secrétaire me donne le feu vert pour rejoindre le service. Dans l’ascenseur, je voyage avec une femme enceinte victime d’incivilités majeures ; son enfant lui donne des coups de pied in utero à un rythme soutenu. En attendant que les médecins découvrent l’origine de cette délinquance amniotique, j’ouvre la porte de ma chambre. Apparemment, je n’ai pas le monopole des emmerdes ; le lit près de la fenêtre est déjà occupé. Un gars dans mes âges m’accueille très aimablement.
Une demi-heure après, un brancardier vient le chercher. J’en profite pour reprendre ma conversation avec le siège des WC, ressentant un net gargouillis abdominal. Ce post-scriptum expédié, je sors de l’isoloir et je pique un petit roupillon ; la nuit a été courte…
Narines. Je suis réveillé par le retour de mon voisin ; le préposé au transport change le drap et m’invite à profiter du carrosse. Je m’allonge donc sur le chariot du bloc. Ma vie relationnelle, déjà très appauvrie ces derniers temps, est perturbée par l’inconfort de la situation. J’appréhende le monde sous un angle inhabituel, par en dessous ; entre ma chambre et la salle d’endoscopie, j’ai tout loisir de détailler la décoration du plafond, ainsi que les narines de mon chauffeur. Inconfortable…
Mais l’épreuve est de courte durée et je me retrouve sur la table d’examen. L’infirmière anesthésiste, charmante, me met à l’aise tout en posant sa perfusion.
Trou noir. « Je vais vous endormir…pensez à quelque chose d’agréable… » Très obéissant, je me remémore le dernier coup de fil de ma belle-mère (celui relatif à l’annulation de son week-end prévu chez nous). Yes ! Puis, c’est le trou noir…
Quand je reviens à moi, je ne sais plus trop où j’en suis ; je frissonne, j’ai la tête dans le pâté et je suis incapable de me concentrer. Pour tout dire, j’ai un peu de mal à ouvrir mes chakras… La dernière fois que j’ai vécu les mêmes sensations, c’était à cause de ma bien-aimée ; j’avais eu le coup de foudre et le sentiment amoureux m’avait complètement déstabilisé. Mais aujourd’hui, le contexte est légèrement différent…
Rectum. Heureusement, je retrouve vite toutes mes facultés ; bientôt, je reconnais les fosses nasales du brancardier à qui j’ai eu affaire tout à l’heure. Il me ramène dans la chambre où je retrouve mon compagnon de misère. Celui-ci est très gêné, d’ailleurs, car il pète comme un renard ; la colonoscopie implique en effet une certaine insufflation d’air dans le rectum afin d’explorer la cavité dans de bonnes conditions.
L’aide-soignante nous amène à tous deux ce qui est censé être un plateau repas ; de loin, je crois voir le profil d’une bouse de vache. Mais non ; en fait, de face, j’identifie très nettement une purée de carotte. Confronté à la même situation, un lapin dépressif ferait sûrement une tentative de suicide.
Indemne. Le toubib arrive juste après pour m’informer du résultat de l’examen ; celui-ci s’avère normal. Je suis trop content de m’en sortir indemne. Je remercie chaleureusement mon gastro-spéléologue avant de laisser tomber mon « dîner » ; je cours revoir Simone et ses compétences gastronomiques.
Une heure plus tard, je suis à la maison, heureux.
Je me sens tout léger à l’intérieur, j’ai même pas eu mal. C’est que du bonheur ; allez, dans cinq ans je recommence…
Didier Morisot
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