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Voyage, voyage…

Jean Kobben - Fotolia.com
Pour une fois, le départ s’organise sereinement. Même la famille accepte l’échéance avec fatalité. Après tout, il faut bien décoller un jour. Alors à 86 ans… La chambre 8 où elle est couchée est une rampe de lancement idéale ; confortable, silencieuse et proche de la salle de soins d’où nous pouvons intervenir en quelques secondes. Que demande le peuple ?
En prenant mon service à 21 h, j’apprends l’imminence de sa mutation. Je suis content pour elle car ce voyage est vécu dans une quiétude exempte de douleurs physiques et, semble-t-il, d’angoisses majeures. Nous passons la voir vers 22 h, en faisant le premier tour de nuit. Chantal, aide-soignante, m’accompagne. Au chevet de la dame, nous trouvons son gendre et sa fille. Celle-ci, inquiète mais résignée, me demande où en est le compte à rebours.
J’adore ce genre de questions et j’essaye d’y répondre en faisant appel à l’astrologue qui sommeille en moi… Le délai évoqué aux consignes donnait une fourchette comprise entre 12 et 24 h. Mais les pronostics sont faits pour s’asseoir dessus… J’élargis donc la fourchette avant de lire ma boule de cristal.
« Vous savez, tout est possible… peut-être en fin de nuit… ou demain. Ecoutez, je vous propose une chose ; vous êtes épuisés… allez plutôt dormir. Je vous téléphonerai si son état s’aggrave brutalement… »
Vraiment trop calme
Ayant ma bénédiction, ils laissent leur culpabilité sur la chaise et décident d’aller se reposer quelques heures. Chantal et moi sortons également et nous nous retrouvons à arpenter la base de Kourou. Nous avons en effet d’autres mises à feu potentielles à surveiller. De son côté, saint Pierre lit son journal et consulte les avis de décès, au cas où…
Ensuite, telle la comète de Halley, nous poursuivons notre voyage interstellaire en revenant au même endroit à intervalle régulier. Vers minuit, nous revoilà chambre 8 ; en rentrant, un je-ne-sais-quoi nous met mal à l’aise. La vieille dame est vraiment trop calme. Certes, elle est en fin de vie, mais pour l’occasion elle nous paraît aussi tonique qu’un sénateur au moment de la digestion.
Une inspection rapide confirme nos craintes ; en fait, elle est morte ! Quel crétin ; je me suis vautré comme une bouse avec mon horoscope de naze… Je m’en veux pour sa fille ; je me donnerais des claques !
Mais impossible de rembobiner ; à présent, nous sommes tenus de suivre la procédure habituelle. Tandis que saint Pierre déroule le tapis rouge, Chantal continue la boucle de la comète. De mon côté, j’enlève la perfusion (dont l’utilité s’avère très relative) et je téléphone à l’agent de funérarium ainsi qu’au technicien de maintenance.
« Allo, l’interne de garde ? C’est la médecine, pour constater un décès… »
Enthousiasmé par cette tâche exaltante, le responsable qualité arrive bientôt en traînant les pieds.
« ‘soir…
– Salut Fabrice, cache ta joie ; la dame est au n° 8…
– Super… »
L’apprenti docteur branche le pilote automatique et pénètre dans la chambre en question. Il en ressort quelques instants après et nous signe le certificat de réforme.
« C’est bon ; maintenant je retourne à la sieste… en tout cas, merci pour l’invitation…
- De rien. »
Cri terrible
Pendant que saint Pierre ouvre son registre en sifflotant, Chantal et moi devons passer à l’étape suivante ; il s’agit à présent d’habiller le corps avec les vêtements mortuaires. Mais avant de sortir la collection automne-hiver, je repense à sa famille que l’on a court-circuitée tout à l’heure. J’arrête la collègue qui s’apprête à jouer à la costumière.
« Attends… je vais prévenir sa fille… peut-être qu’elle voudra l’habiller avec nous… »
Je file à l’office afin de téléphoner, mais au moment de composer le numéro, un cri terrible retentit au cœur de la nuit.
« DIDIER !!! »
Je retourne en catastrophe chambre 8. Chantal est livide.
« Didier… elle a bougé… elle a bougé, je te dis !...
– … arrête tes conneries… »
En fait, ce ne sont pas des conneries. Même qu’elle est en train de se gratter le nez… Nom de Dieu, elle fait de l’auto-allumage !
Ma collègue me regarde, éberluée ; après quelques secondes de flottement, les réflexes professionnels succèdent à la séquence émotion ; je vérifie le pouls et la tension : 52, 8/5. Ces chiffres cumulés forment une addition incompatible avec les pompes funèbres : elle n’est pas morte !
« Madame… vous m’entendez ?... »
Bon, elle est vivante, d’accord, mais faut quand même pas exagérer ; sa réponse tient plus du minimum syndical que de l’enthousiasme délirant.
« … mouais… »
Plutôt que de lui donner une séance d’orthophonie, je cours à l’office afin de rappeler l’interne.
« Allo… Fabrice ? Tu peux revenir en chambre 8 ; finalement, la dame n’est pas morte…
– Tu te fous de ma gueule ?... »
Démentir l'info ?
J’abrège ce dialogue passionnant et je retourne la perfuser car ses batteries ont, pour le moins, besoin d’être rechargées… Vu son état, ses veines jouent à cache-cache ; je dois percer trois fois son épiderme avant de réussir. Je m’en veux un peu de m’amuser aux fléchettes avec elle, mais son côté increvable diminue mes scrupules…
Pendant que saint Pierre regarde sa montre, Fabrice débarque, parfaitement réveillé !
« Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?... »
Il ne tarde pas à s’en rendre compte par lui-même ;
« Eh bien ça, c’est la meilleure… »
Tu l’as dit, bouffi ; le fossoyeur en est quitte pour reboucher son trou. Par contre, la dame a vraiment décidé de reprendre le cours de son existence et elle se remet à creuser le déficit du système de retraite… Une chose me console, toutefois ; nous avons évité le pire : le cri strident de Chantal m’a empêché de prévenir sa fille. J’imagine le coup de fil pour démentir l’info bidon…
« Allo, madame… oui, c’est encore moi… vous allez rigoler ; votre maman a changé d’avis… »
Lorsque j’y pense, des gouttes de sueur froide dévalent ma colonne vertébrale… Une fois évacué cet épisode réfrigérant, la vie continue et nous reprenons notre périple.
Vers 2 heures, cependant, le brancardier se pointe avec sa charrette à bras pour récupérer la défunte ; et crotte ! Autant pour moi, j’ai oublié de le décommander… Quand je lui explique le coup de théâtre, il me demande si je suis diplômé de l’école du rire.
« Eh bien oui, on s’est plantés ; ça arrive à tout le monde. On pensait qu’elle avait avalé son bulletin de naissance mais, en fait, elle a juste mangé un clown ; elle a dû se croire le 1er avril… »
Le pauvre gars repart, en secouant la tête. Déjà que le service était mal perçu dans l’hôpital ; on n’a pas fini de passer pour des charlots… Après ces rebondissements dignes d’une séance de trampoline, la nuit touche heureusement à sa fin ; à 7 h 15, je file me changer avant de ressortir du vestiaire en courant. Sur le parking, je regarde quand même si je ne croise pas le curé et le notaire ; on ne sait jamais, avec tous ces malentendus…
Enfin, j’arrive chez moi ; il est 8 heures. Saint Pierre referme sa boutique, vexé. Moi, je vais me coucher ; je suis crevé. Pour de vrai.
Didier Morisot
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